Bien avant les stades, les crampons moulés, les arbitres et le tournoi des 6 nations, les villages du Moyen Âge avaient déjà leur grand affrontement collectif. Ce jeu populaire se nommait : la soule.

Dans certaines campagnes françaises, notamment dans le Sud-Ouest, cette occupation opposait deux villages dans une mêlée gigantesque, rude, désordonnée, qui pouvaient parfois durer plusieurs jours. La règle tenait en quelques mots : s’emparer de la soule, une vessie de porc bourrée de paille, de foin ou de son, puisde la porter jusqu’au village adverse.
Le porteur de cet erzats de "ballon ovale" pouvait se cacher dans un fourré de ronces et d’orties, plusieurs heures, pour jaillir à un moment propice, vers l’embut ! Le vainqueur était celui qui parvenait à déposer ce drôle de ballon sur la place, devant l’église, près d’un arbre, d’un porche ou d’un lieu fixé à l’avance. Simple en apparence, l’affaire tournait souvent à la bataille rangée.
Car la soule ne se jouait pas sur un terrain tracé à la chaux. Elle traversait les chemins creux, les prés, les haies, parfois les ruisseaux. Les joueurs couraient, poussaient, tiraient, plaquaient, empoignaient. On avançait comme on pouvait, à la force des reins et des épaules. Deux paroisses, deux bandes de paysans, se disputaient cette vessie gonflée de rage et d’orgueil local.
Les parties pouvaient durer des heures, voire plusieurs jours selon les récits et des conteurs et des "passeurs de mémoires" locaux.
On n’y cherchait pas seulement le jeu : on y réglait aussi les rivalités anciennes, les querelles de clocher, les comptes jamais soldés entre hameaux voisins. La soule était à la fois fête, défouloir et démonstration de force.On comprend que les autorités civiles et religieuses aient parfois vu cette pratique d’un mauvais œil. Trop de coups, trop de blessés, trop de désordre. Mais dans les campagnes, la soule demeurait un rituel puissant. Elle célébrait la vigueur des hommes, la cohésion du village et cette vieille manière populaire de faire du sport avant même que le mot existe.
Aujourd’hui, la soule est présentée comme l’un des ancêtres lointains du rugby.
Le rugby moderne, codifié au XIXe siècle en Angleterre, a ses propres règles et son histoire officielle. Mais dans cette vessie de porc bourrée de paille, disputée par des paysans lancés à travers champs, on reconnaît déjà quelque chose : le ballon porté, le combat collectif, la conquête du territoire adverse.
La soule, c’était le rugby avant le rugby.
Sans maillot, sans hymne, sans tribune. Mais avec de la boue, des bourrades, des jurons, et cette certitude têtue : pour gagner, il fallait aller planter la balle chez l’autre.
Les anglais, qui sont souvent perfide, commentent cette origine de "leur" jeu de rugby, en ces termes :
“Thank heavens for the Crunch — it gives us a chance to give them a proper thrashing, my dear fellow!”
Traduction : “Ces bouffeurs de grenouilles ont parfois de bonnes idées, n’est-il pas, my dear fellow ! Heureusement qu’il y a le crunch pour leur mettre la pâtée !”
