A chaque fois qu’un groupe d’influence veut imposer une mesure très discutée, il est d’usage de convoquer une bonne dose d’horreur pour la rendre inévitable.
Ainsi, pour obtenir l’abolition de la peine de mort, en 1981, Robert Badinter, publia un best-seller - "L’Exécution" – dans lequel il raconta que plusieurs jours après l’exécution de son client, Roger Bontems,, lorsqu’il avait voulu amener le costume qu’il portait ce jour-là, il avait vu que le vêtement était tâché de sang. Pourtant dans la cour de la prison de la Santé, il était placé très loin de la guillotine.
La révélation de ce détail sordide avait pour but de démontrer combien l’exécution capitale était monstrueuse. Il omit de dire qu’une injection létale d’un poison, pouvait remplacer le soc d’acier qui tranchait la tête du condamné à mort. Les âmes sensibles, impressionnées approuvèrent la suppression d’un telle barbarie !
Réouverture du bagne de Cayenne :
La même technique de manipulation de l’opinion publique a été utilisée pour le bagne de Cayenne.
Le bagne de Guyane a été créé en 1852, sous Louis-Napoléon Bonaparte, alors prince-président de la République. Cette année-là, il est procédé aux premiers
envois de condamnés vers la Guyane ; c’est le début réel du bagne colonial guyanais. Le projet est lancé dès le rapport du ministre de la Marine et des Colonies du 20 février 1852.
Le 30 mai 1854 : création officielle du système par la loi sur l’exécution de la peine des travaux forcés hors du territoire métropolitain.
Pendant environ 80 années, les gardiens du bagne ont commis des exactions horribles sur les bagnards, allant du simple racket jusqu’à l’assassinat. Cette situation a été longuement dénoncés par le journaliste français Albert Londes. Ces articles ont eu un très grand retentissement et ont abouti à la fermeture de ce lieu de souffrances à partir de 1938 et qui se termina en 1953.
L’idée de “rouvrir le bagne de Cayenne” réapparaît surtout à partir des années 2010, dans un contexte de discours sécuritaires, terrorisme, djihadisme, narcotrafic et prisons surchargées.
En 2014, le député-maire de Yerres s, Nicolas Dupont-Aignan évoque l’idée de rétablir à Cayenne un centre de détention très isolé pour les djihadistes ou terroristes. La formule choque fortement les élus guyanais, qui y voient une résurgence du bagne colonial. Les opposants au projet évoque l’Affaire Dreyfus, la détention de Guillaume Seznec et jusqu’à faire un film de la vie d’Henri Charrières – dit Papillon – qui aurait tenté de s’évader 9 fois du bagne et réussit à s’installer au Vénézuéla à la 10ème ! Les crimes commis par les garde-chiourmes sur les bagnards ont été mis en exergue par les opposants de réhabilitation du bagne de Guyanne.
2023-2024 : des pétitions citoyennes apparaissent sur la plateforme de l’Assemblée nationale sous le titre "Réouverture du bagne de Cayenne". Ce n’est pas un projet gouvernemental, mais cela montre que l’expression revient dans l’opinion publique.
En 2025 : nouvelle flambée polémique quand Gérald Darmanin, alors ministre de la Justice, annonce un projet de prison de haute sécurité à Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane, notamment pour des narcotrafiquants dangereux et des détenus radicalisés. Officiellement, il ne s’agit pas de rouvrir le bagne. De nombreux élus guyanais dénoncent une “réouverture déguisée” ou un "bagne 2.0"
Parler aujourd’hui de "reconstruire le bagne de Cayenne" relève donc davantage du symbole politique que d’un projet administratif assumé : le bagne historique n’était pas un seul établissement mais un archipel carcéral et colonial. Les îles du Salut représentent environ 62 hectares au total, avec l’île Royale, l’île Saint-Joseph et l’île du Diable ; quant à la future cité judiciaire et pénitentiaire de Saint-Laurent-du-Maroni, souvent convoquée dans les polémiques récentes, elle doit s’étendre sur environ 25,4 hectares, avec plus de 40.000 m² de surface de plancher, un centre pénitentiaire de 495 places, une surface utile pénitentiaire d’environ 18 550 m² et une réserve foncière interne d’environ 3.000 m² permettant une extension ultérieure.
Le budget d’une telle « reconstruction », si l’on entend par là non pas rebâtir les ruines coloniales mais créer une prison moderne de haute sécurité en Guyane, se situerait très probablement entre 350 et 450 millions d’euros hors fonctionnement annuel.
Le marché de la future prison de Saint-Laurent-du-Maroni est déjà présenté par le constructeur comme supérieur à 350 millions d’euros, et des estimations publiques locales ont évoqué environ 400 millions.
À cela s’ajouteraient les coûts de fonctionnement, de recrutement, de transport, de sécurité, de santé, de maintenance et de transferts, particulièrement lourds dans un territoire amazonien éloigné de l’Hexagone. C’est précisément ce mélange d’histoire, de distance et de symbole qui nourrit l’opposition locale : en 2025, l’annonce d’un quartier de haute sécurité destiné notamment à des narcotrafiquants et à des détenus radicalisés a provoqué une levée de boucliers d’élus guyanais, de syndicats, de responsables territoriaux et d’associations, qui y ont vu le spectre d’un "bagne 2.0", imposé depuis Paris sans concertation suffisante.
Pour ses défenseurs, une prison nouvelle en Guyane répondrait d’abord à la surpopulation carcérale française.
Luc Boutet
